Défilé Valentino Automne Hiver 2026 : Interferenze

par | 13 Mar 2026 | DEFILES, NEWS

 

 

Le palais Barberini n’a rien d’une architecture pacifiée. Il s’agit d’un espace conflictuel, dans lequel divers dispositifs concourent à mettre en question la prétention de la forme à la stabilité. L’édifice ne recherche nul- lement la synthèse entre ordre et mouvement : il expose leur coexistence forcée, leur friction permanente, les interférences produites par leur superposition. En ce sens, le palais peut être lu, dans une perspective nietzschéenne, comme le lieu d’une tension irrésolue entre un principe apollinien, fait de mesure, de clarté et de hiérarchie, et une impulsion dionysiaque, faite d’ivresse, de glissement et de dissolution des limites.

 

 

 

 

En première lecture, la structure de l’édifice apparaît solide, régulière, gouvernée par la clarté d’une distribution symétrique et lisible. Bien qu’il s’inscrive pleinement dans la période baroque, l’orga- nisme architectural conserve une ossature ordonnée, un équilibre compositionnel qui stabilise l’espace et le rend pleinement intelligible. La façade, la cour, la scansion des différents niveaux composent un système se présentant comme une machine perspectiviste, où chaque élément trouve place au sein d’une hiérarchie précise. C’est une architecture clamant la continuité, la mesure et la solidité. Pourtant, en son sein, cette régularité est traversée de forces centrifuges qui viennent en fissurer la compacité. Dans le grand salon, la fresque du Triomphe de la Divine Providence de Pierre de Cortone rompt cette rigueur géométrique. Le plafond se dissout, s’ouvre, se dématérialise. Les cieux ébranlent l’architecture ; la nature désarticule l’orthogonalité sous-jacente ; la lumière et le vent s’immiscent dans l’espace discipliné. Au-dessus de la ré- gularité du plan se déploie un mouvement tourbillonnant, ascensionnel, atmosphérique. Survient ainsi une friction structurelle entre, d’un côté, la stabilité architecturale, héritière d’une pensée de la hiérarchie et, de l’autre, l’illusion picturale qui fait éclater les limites et transforme le plafond en événement. Ici, dirait Georg Simmel, la vie excède la forme qui la contient, contraignant celle-ci à faire face à sa propre insuf- fisance.

 

 

 

 

Cette même dialectique entre forces contraires se fait particulièrement lisible dans la confrontation entre le Bernin et Francesco Borromini, appelés à intervenir dans le même palais et porteurs de deux conceptions radicalement différentes de l’espace. Dans leur dialogue – ou leur conflit – l’architecture devient un lieu où l’ordre et l’instabilité ne trouvent nulle entente, et se font continûment face dans la matérialité même de la forme.

L’escalier du Bernin propose une géométrie lisible, hiérarchique, orientée. Le corps s’y trouve guidé au sein d’un parcours clair, son ascension coïncide avec l’adhésion à un principe géométrique se présen- tant comme naturel. L’espace fonctionne comme un dispositif de stabilisation : il rassure, discipline, rend le pouvoir visible et mesurable. L’escalier du Bernin est un dispositif d’affirmation. Large, rectiligne, solennel. Le pas y est guidé, le rythme prévisible. Le corps y est discipliné : monter ses marches implique l’adhésion à une hiérarchie, la reconnaissance d’une direction claire, l’acceptation d’une centralité. Ici, l’ordre n’est pas négocié : il est imposé avec élégance. L’escalier elliptique de Borromini, au contraire, n’accompagne pas le corps mais l’expose à la désorientation. La géométrie s’y courbe, la verticalité y devient une expé- rience instable. Le mouvement n’est plus linéaire : il se fait torsion, glissement, adaptation continue. Ici l’es- pace ne stabilise pas. La rigueur se fissure de l’intérieur ; la forme demeure, mais cesse d’être une garantie de sécurité. Monter ses marches implique d’y négocier son équilibre, d’en admettre la centralité mouvante, d’habiter une configuration devenue problématique. Ici, l’architecture n’affirme pas : elle interroge.

 

 

 

 

 

C’est précisément dans cette interrogation que le palais révèle sa nature la plus profonde : non celle d’un organisme unitaire, mais d’un champ d’interférences où des forces contraires cohabitent sans s’annu- ler. C’est un espace parcouru de tensions, de volontés superposées, de visions se faisant face au sein même de la matière. Les configurations de direction et de fissuration peuvent partager le même périmètre, la même ambition représentative. C’est cette coprésence qui produit un effet de densité. La linéarité qui discipline et la courbe qui désoriente ne s’excluent pas : elles produisent ensemble un espace irréductible à une seule grammaire. Comme dans les images dialectiques de Walter Benjamin, la vérité n’émerge pas de la synthèse, mais de l’étincelle jaillissant de la tension entre deux pôles.

 

 

 

 

De manière analogue, la mode peut elle aussi être perçue comme un champ de forces contraires cohabi- tant dans et sur le corps. Le vêtement n’est jamais seulement une surface décorative : il est un dispositif qui organise le dialogue entre discipline et désir, entre norme sociale et geste individuel, entre appartenance et écart. Comme l’a souligné Bradley Quinn, mode et architecture ne se contentent pas de se ressembler for- mellement, mais participent d’une même logique opératoire : toutes deux structurent l’espace et façonnent l’identité. L’habit construit l’espace immédiat du corps comme l’architecture construit l’environnement ha- bitable. Toutes deux mettent en forme des champs de tension en mesure d’interférer avec les conditions de présence du sujet, c’est-à-dire les modalités selon lesquelles le corps s’expose, se meut, est vu.

 

 

 

 

 

Comme l’architecture, la mode stabilise et déstabilise, oriente et décentre, affirme et met en crise. Elle rend visible une hiérarchie, mais peut aussi la subvertir. La forme du vêtement est le résultat d’une négociation continue entre structure et mouvement, gravité et lévitation, contrôle et ouverture. C’est dans cette friction que le fait de se vêtir acquiert sa densité réflexive : non point pure adhésion à un code, mais espace dynamique où le pouvoir – esthétique, symbolique, social – se manifeste tout en se mettant en question. La fabrication d’un habit, comme celle d’un édifice, est toujours le résultat provisoire d’une négociation entre code et invention, entre mémoire et mutation. Chaque geste créatif se mesure à une tradition qui le précède, et c’est précisément dans cette confrontation qu’il trouve l’occasion d’un glissement capable de mettre en crise une structure normative préétablie. Ce n’est pas la victoire d’une polarité sur l’autre qui produit du sens, mais le maintien de leur présence simultanée : un équilibre instable qui fait de la forme un champ de forces constamment actives, un système ouvert d’interférences.

 

 

 

 

En ce sens, le palais Barberini se présente comme le cadre idéal pour un défilé de mode, parce qu’il rend visible la friction constitutive entre rigueur et débordement qui traverse l’architecture comme le vêtement. L’analogie n’est pas d’ordre esthétique, ni fondée sur de simples renvois formels. Elle naît plutôt de la re- connaissance d’une structure polarisée dans laquelle l’apollinien et le dionysiaque ne s’opposent pas, mais opèrent comme principes simultanés animant de l’intérieur chacun de ces deux langages. C’est pourquoi le palais Barberini n’est pas un simple décor. Il se présente plutôt comme un dispositif de réactivation cri- tique. Il n’accueille pas simplement les corps : il les oriente et les expose, les contraignant à se mesurer à une histoire faite de hiérarchie et de torsion, d’axes et de courbes.

 

 

 

 

 

Dans cette tension qui traverse la pierre autant que le tissu, le défilé Interferenze rend visible la friction entre les codes et la déviation à leur égard, entre légèreté et gravité, règle et excès, transparence et opa- cité, conformité et transgression. Il en résulte une collection qui célèbre l’ordre et, dans le même temps, en révèle la vulnérabilité structurelle, en l’exposant à la possibilité de son propre dépassement.

 

 

 

 

Alessandro